EDESSA (Aram. et Syr. Urhai/Orhāi ; Ar. Rohāʾ), aujourd’hui Urfa dans le sud-est de la Turquie, ancienne capitale de l’antique Osrhoene (figure 1). Elle est située sur une crête calcaire, prolongement de l’ancien mont Masius dans les montagnes du Taurus, au sud de l’Anatolie, où l’autoroute est-ouest allant de Zeugma (dans les environs de l’actuelle Birecik) sur l’Euphrate au Tigre rencontrait la route nord-sud allant de Samosata (Somaysāṭ) à l’Euphrate via Carrhae (Ḥarrān). Édesse a été tenue successivement par les Séleucides, les Parthes et les Romains. L’histoire de l’Urhai pré-hellénistique est inconnue, mais son nom pourrait être dérivé du persan Ḵosrow (Gr. Osróēs ; Procope, De Bello Persico 1.17.23-24). C’est peut-être l’abondance des sources d’eau à Urhai qui a incité Seleucus Nicator, qui y a fondé la colonie grecque vers 303 avant notre ère, à la nommer d’après l’ancienne cité royale macédonienne, elle aussi bien approvisionnée en eau (Appian, Syriaca 57 ; Stephanus Byzantius, s.v. Edessa). Le nom a ensuite été changé, probablement par Antiochus IV Épiphane (175-64 avant notre ère), en Antiochia sur le Callirhoe (un étang à poissons local), mais après son règne, il est redevenu Edessa et Urhai.

Le fait que des pièces de monnaie aient été frappées à Edessa sous Antiochus IV suggère un degré d’autonomie et d’importance à l’époque séleucide. Les Grecs n’ont cependant jamais été prédominants dans la population, comme l’atteste l’épithète de  » demi-barbare  » (Gk. mixobárbaros ; Malalas, p. 418-19). L’influence arabe était forte dans la région et, lorsque le pouvoir séleucide déclina à la fin du IIe siècle avant J.-C., Édesse devint la capitale d’un petit royaume, dirigé par la dynastie dite « d’Abgar », généralement alliée aux Parthes et soumise à une forte influence culturelle parthes. Pline l’Ancien (5.85) appelait les habitants d’Osrhoene « Arabes », et le souverain était également connu comme « phylarque » ou « toparche » des Sarrasins (Festus, 14). C’est en entrant à Édesse, en 114 de notre ère, que l’empereur romain Trajan reçut le titre d’Arabicus. À partir de cette époque, Édesse entre de plus en plus dans la sphère romaine.

Dans les guerres civiles romaines de 193-94, Édesse soutient Gaius Pescennius Niger, gouverneur de Syrie, qui fait la paix avec les Parthes avant d’être vaincu par Septimus Severus (193-211). Entre 195 et 199, Sévère crée deux nouvelles provinces à partir des territoires conquis au-delà de l’Euphrate, pour servir de tampon à la province de Syrie. Selon une inscription fragmentaire provenant de la forteresse en ruines d’Eski Hasr, à environ 70 km à l’ouest-nord-ouest d’Édesse, celle-ci avait été construite « entre la province d’Osrhoene et le royaume d’Abgar » (Wagner), preuve qu’Abgar VIII (177-212) avait conservé son domaine, bien qu’il ait dû être réduit à une petite zone autour d’Édesse. Le royaume d’Osrhoene fut finalement aboli en 249 (Michel, V/5, pp. 77-78).

Le christianisme a dû s’implanter à Édesse avant la fin du IIe siècle de l’ère chrétienne, car une « église » figurait parmi les bâtiments détruits lors d’une inondation désastreuse vers 216 (Chronique, pp. 1-2). La ville a eu ses martyrs (Guria et Shamona étant les plus connus) pendant les persécutions sous Dioclétien (284-305). Après la fin de ces persécutions, le christianisme devint rapidement la religion dominante à Édesse, qui était une étape privilégiée pour les pèlerins se rendant à Carrhae, une ville voisine. Abgar IX (214-40) était le protecteur du maître gnostique Bardesanes, qui jouait un rôle important dans la vie de la cour. Une lettre de Mani (d. 274) à la communauté d’Édesse, citée dans le codex Mani de Cologne, indique que les manichéens étaient également actifs dans la ville même de son vivant.

Bien que le Sasanien Šāpūr I (240-70) ait remporté une grande victoire près d’Édesse en 260, capturant l’empereur romain Valérien, dans son inscription à Kaʿba-ye Zardošt près de Persépolis, la ville ne figure pas parmi celles capturées lors de cette campagne. Cette omission et le fait qu’il ait dû soudoyer la garnison d’Édesse lors de son retrait suggèrent que la ville lui a résisté ou n’a été sous son contrôle que pendant une courte période. Après la victoire de Galerius Maximianus sur les Perses en 298, Édesse devint la capitale de la nouvelle province d’Osrhoene. Son importance militaire fut soulignée par le renégat romain Antonin, qui fit remarquer à Šāpūr II (309-79) en 359 que, si Édesse n’était pas capturée, ses arrières ne seraient pas sécurisés (Ammien Marcellin 18.5.7). Alors que Nisibis était la principale forteresse du limes mésopotamien, Édesse servait de base, fournissant des approvisionnements frais en hommes et en matériel à la position avancée. C’est probablement lors de la réorganisation de Dioclétien en 293 qu’une usine d’État y fut construite pour fournir armes et équipements aux troupes déployées sur la frontière (Malalas, p. 307 ; Notitia Dignitatum 11.23). Les propres défenses d’Edessaδs ne furent jamais testées par l’armée perse sous le règne de Šāpūr II. Rien n’indique qu’elle disposait d’une garnison régulière, hormis des soldats détachés pour servir dans l’état-major du commandant de la province (dux Osrhoenae).

Lorsque l’empereur romain Jovien céda Nisibis aux Perses en 363, un flot de réfugiés, principalement des chrétiens, se déversa à Édesse. Parmi eux se trouvait le poète Ephraïm le Syrien, qui contribua à la fondation d’un séminaire populairement connu sous le nom d' »école des Perses ». Lors des controverses christologiques de la fin du IVe siècle, l’école prit parti pour Nestorius et, la population d’Édesse adoptant de plus en plus le point de vue monophysite, elle fut finalement contrainte de déménager à Nisibis, qui était toujours aux mains des Perses. Édesse résiste à un féroce siège en 544 (Procope, De Bello Persico 2.26.5-2.27.46) mais tombe aux mains de Ḵosrow II Parvēz (590-628, avec interruption) lors de sa conquête de la Mésopotamie en 609 (Chronicon, p. 699). Un certain nombre de monophysites de premier plan furent déportés en Perse (voir DÉPORTATIONS ii). L’empereur byzantin Héraclius reprend Édesse en 628 et rétablit l’orthodoxie. En 18/639, le général byzantin Ptolémaïs rendit la ville à l’avancée des Arabes.

Pendant quelques siècles après la conquête musulmane, Édesse fut habitée par une importante population chrétienne, malgré les dommages infligés par les sièges, les sacs et les gouverneurs prédateurs. Vers 421/1030, la ville fut reprise par les Byzantins, qui la conservèrent jusqu’en 479/1086, date à laquelle elle fut reconquise par le Saljuqid Malekšāh (465-85/1072-92) ; il la perdit au profit d’un aventurier arménien quelques années plus tard. En 492-538/1097-1144, la ville fut la capitale du comté croisé d’Édesse. En 658/1260, elle se rendit aux Mongols, devenant l’une des villes les plus occidentales des empires il-khanide et timouride. Elle fut prise aux Āq Qoyunlū par Shah Esmāʿīl I (907-30/1501-24).

Urfa (73 400 habitants en 1965) est aujourd’hui la capitale de la province turque du même nom.

Voir aussi ABGAR.

Bibliographie:

Chronique d’Edessa, éd. I. Guidi et autres, CSCO 1, Louvain, 1955.

Chronicon Paschale, éd. L. Dindorf, Bonn, 1832.

H. J. W. Drijvers , « Hatra, Palmyra und Edessa », ANRW II/8, 1978, pp. 799-906.

E. Honigmann , « al-Ruhā », dans EI2 VIII, pp. 589-91.

Ioannis Malalas, Ioannis MalalaeChronographia, éd. L. Dindorf, Bonn, 1831.

E. Meyer, « Edessa », in Pauly-Wissowa V/2, cols. 1933-38.

Michel le Syrien, Chronique de Michel le Syrien, éd. J. B. Chabot, 3 volumes, Paris 1899-1904.

J. B. Segal, Edessa the Blessed City, Oxford, 1970.

J. Wagner, « Provincia Osrhoenae. New Archaeological Finds Illustrating the Military Organization under the Severan Dynasty », dans S. Mitchell, ed. Armies and Frontiers in Roman and Byzantine Anatolia, BAR 156, Oxford, 1983, pp. 103-30.

(Samuel Lieu)

Originally Published : 15 décembre 1997

Dernière mise à jour : 8 décembre 2011

Cet article est disponible en version imprimée.
Vol. VIII, Fasc. 2, pp. 174-175

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